Gochujang : comprendre et utiliser la pâte de piment coréenne

Pressia
Par Pressia
Photo : ayustety from Seoul, CC BY-SA 2.0

Le gochujang est ce pot rouge sombre, épais et collant, posé dans à peu près toutes les cuisines coréennes. Il ne se fabrique pas à la maison, et c’est la première chose à savoir avant d’ouvrir une recette qui prétend le contraire.

Bonne nouvelle quand même. Contrairement au kecap manis ou à certaines sauces de poisson, le vrai produit coréen se trouve en France, identique à celui vendu à Séoul. Tout se joue donc sur le choix du pot et sur ce que tu en fais ensuite.

Ce qu’il y a dedans, et pourquoi personne ne le fait chez soi

Quatre bases : du piment coréen en poudre, le gochugaru, du riz gluant, du soja fermenté et du sel. Une formule industrielle courante tourne autour de 25 % de piment, 22 % de riz gluant et 13 % de sel.

Le soja n’arrive pas sous forme de graines mais de meju, des blocs cuits, pilés, séchés et laissés moisir tout un hiver. C’est ce moisi, celui qu’on cherche, qui fabrique le goût.

La suite explique pourquoi la recette maison n’existe pas. Les blocs se préparent à l’automne, le mélange se fait l’année suivante, et la pâte fermente encore au moins un an avant d’être mangeable.

À Sunchang, les versions haut de gamme vieillissent trois à cinq ans. Aucune casserole ne rattrape ça, et une pâte obtenue en dix minutes n’est pas du gochujang, c’est une sauce pimentée sucrée.

Cette fabrication est entrée au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO le 3 décembre 2024, sous le nom de culture du jang. C’est la deuxième tradition culinaire coréenne reconnue, après le kimjang, la préparation collective du kimchi.

La plus jeune des trois sauces coréennes

La cuisine coréenne repose sur un trio de fermentations qu’on appelle le jang : le doenjang de soja, le ganjang liquide qui en est le sous-produit, et le gochujang au piment. Le guide MICHELIN rappelle que le troisième est de très loin le plus récent.

La raison est simple. Le piment n’existait pas en Corée avant la toute fin du 16e siècle. Il arrive dans le sillage de l’invasion japonaise de 1592, et une encyclopédie coréenne de 1614 en donne la première mention écrite connue.

Il a même mis des décennies à être accepté, parce qu’on le soupçonnait d’être toxique. La sauce qu’on présente aujourd’hui comme l’âme de la cuisine coréenne a donc moins de quatre siècles.

Le berceau revendiqué est Sunchang, dans la province du Jeonbuk. La légende locale raconte que Yi Seong-gye, futur roi Taejo, y a mangé au 14e siècle un bibimbap d’orge au temple Manilsa, et l’a ensuite fait servir à la cour.

Si tu passes par la Corée, le village de gochujang de Sunchang se visite et l’entrée est gratuite. L’office du tourisme coréen y annonce des ateliers de fabrication, et c’est l’endroit où voir des centaines de jarres alignées en plein air.

Des dizaines de jarres en terre cuite alignées en plein air sur une terrasse coréenne
Le jangdokdae, la terrasse à jarres où le gochujang fermente des mois en plein air. Photo : Bernard Gagnon, CC0

L’échelle de piquant est imprimée sur le pot

Presque personne ne le sait en Europe : les pots coréens portent une note de piquant chiffrée, le GHU, pour gochujang hot taste unit. Elle mesure la teneur réelle en capsaïcine, par chromatographie.

Cinq niveaux. En dessous de 30, doux. De 30 à 45, légèrement piquant. De 45 à 75, moyennement piquant. De 75 à 100, très piquant. Au-delà de 100, extrême.

L’échelle est née d’un accord entre l’État coréen et les fabricants en 2010, puis a été normalisée en 2016 par l’organisme public qui contrôle la qualité des produits agricoles. Les pots exportés vers l’Europe sont presque toujours dans les deux premiers niveaux.

Et c’est là que la plupart des gens se trompent en ouvrant leur premier pot. Le gochujang n’est pas une sauce brutale : le sucre et le sel dominent, le fermenté vient ensuite, et le piquant n’arrive qu’en troisième.

Si tu cherches une pâte qui pique vraiment, ce n’est pas celle-là. Le sambal oelek indonésien est du piment cru pilé, sans fermentation ni sucre, et il tape beaucoup plus fort à quantité égale.

Lire l’étiquette en dix secondes

Les ingrédients sont classés par poids décroissant. C’est tout ce qu’il faut pour trancher entre deux pots dans une épicerie coréenne, sans rien connaître au coréen.

Cherche d’abord quelle céréale apparaît. Du riz gluant en tête, c’est un chapssal gochujang, la version traditionnelle. De la farine de blé à la place, c’est une version moins chère et plus plate en bouche.

Regarde ensuite où se place le sirop. Sirop de maïs ou de tapioca en deuxième ou troisième rang, tu achètes surtout du sucre. Ce n’est pas immangeable, mais ça s’entend dès que la sauce chauffe.

Attention à un piège de rayon. Les flacons souples étiquetés gochujang sauce ne sont pas du gochujang : ce sont des sauces déjà assaisonnées et diluées, pratiques mais nettement plus faibles. Le vrai produit se vend en pot, en pâte épaisse.

Côté marques, les trois qu’on croise partout en France sont Sunchang de Chung Jung One, Haechandle de CJ, et Sempio. Ce sont les mêmes pots qu’en Corée, il n’existe pas de recette dégradée pour l’export.

Le gluten, le vrai point de vigilance

Le gochujang n’est presque jamais sans gluten, contrairement à ce que laisse croire le mot riz gluant, qui ne contient justement aucun gluten.

Le coupable est le malt d’orge, présent dans la recette traditionnelle pour transformer l’amidon du riz en sucre. Beaucoup de versions industrielles ajoutent en plus de la farine de blé.

Les gammes standard de Chung Jung One, CJ Haechandle et Sempio contiennent donc du gluten. Des versions explicitement étiquetées gluten free existent, avec du sirop de riz à la place du malt, mais ça se vérifie pot par pot.

Ce qu’on en fait vraiment en Corée

Voilà le point que presque aucune recette française ne dit. En Corée, on mange très rarement le gochujang tel quel, sorti du pot. Il est presque toujours assaisonné, ou cuit dans un plat.

Sur place, un détail le confirme tout de suite. Le pot de pâte brute n’arrive jamais sur la table d’un restaurant, alors que le ssamjang, lui, accompagne systématiquement les grillades.

Dans un bibimbap, la sauce rouge servie à part n’est pas de la pâte nature. C’est un yangnyeom gochujang, du gochujang détendu à l’eau et corrigé à l’huile de sésame, au sucre et au vinaigre.

Ça explique pourquoi un bibimbap fait à la maison a souvent un goût de pâte de piment et pas de restaurant. La cuillère est partie directement du pot dans le bol.

Sur les proportions, les sources coréennes ne s’accordent pas, et c’est normal : c’est une préparation de cuisine familiale, pas une recette fixée. Les quatre éléments reviennent toujours, leurs quantités non.

Le ratio ci-dessous est celui que je retiens : 2 de pâte pour 1 d’eau, 1 d’huile de sésame et 1 de sucre, plus une demi-mesure de vinaigre. Les versions coréennes sucrent souvent au sirop de prune plutôt qu’au sucre blanc, les versions occidentales forcent sur l’huile de sésame.

La recette

Sauce bibimbap au gochujang (yangnyeom gochujang)

Pour4 bols de bibimbap, environ 15 clPreparation5 minRepos10 min

Ingredients

  • 4 cuillères à soupe de gochujang (60 g)
  • 2 cuillères à soupe d’eau tiède (30 ml)
  • 2 cuillères à soupe d’huile de sésame grillé (30 ml)
  • 2 cuillères à soupe de sucre, de miel ou de sirop de prune (25 g)
  • 1 cuillère à soupe de vinaigre de riz (15 ml)
  • 1 gousse d’ail râpée
  • 1 cuillère à soupe de graines de sésame grillées (10 g)

Preparation

  1. Détendre la pâte. Mets le gochujang dans un bol et délaye-le avec l’eau tiède jusqu’à obtenir une crème lisse, sans grumeau.
  2. Sucrer. Ajoute le sucre, le miel ou le sirop de prune et remue jusqu’à dissolution complète. Le sucre crisse sous la cuillère tant qu’il n’est pas fondu.
  3. Lier. Verse l’huile de sésame en filet en fouettant, puis le vinaigre de riz. La sauce brille et s’allège d’un coup.
  4. Parfumer. Incorpore l’ail râpé et les graines de sésame grillées.
  5. Laisser reposer. Laisse reposer dix minutes à température ambiante avant de servir, le temps que l’ail se fonde dans la pâte.

Pour le tteokbokki, ces gnocchis de riz en sauce rouge des rues de Séoul, il faut autre chose encore. Le gochujang seul donne une sauce sucrée et terne, alors les cuisiniers coréens ajoutent du gochugaru, le piment en flocons.

La pâte apporte la profondeur fermentée, les flocons la couleur vive et un piquant net. Compte environ trois cuillères à soupe de pâte pour une à deux de flocons, sur deux à trois portions.

Une assiette de gnocchis de riz coréens en sauce rouge, avec du bœuf, du chou et des flocons de piment en surface
Le tteokbokki, où le gochujang ne travaille jamais seul : les flocons de piment se voient à la surface. Photo : stuart_spivack (a flickr user), CC BY-SA 2.0

Le troisième usage courant est le ssamjang, ce condiment qu’on étale sur la feuille de salade au barbecue coréen. On y mélange gochujang et doenjang à parts à peu près égales, avec de l’ail et de l’huile de sésame.

Il entre aussi dans les ragoûts, dans les marinades de porc, et dans le poulet frit sauce yangnyeom que le guide MICHELIN décrit comme une friture double enrobée d’épices, de ketchup et de gochujang.

Conservation, et la croûte sombre sur le dessus

Au réfrigérateur après ouverture, et il tient facilement un an. Le sucre et le sel, très présents, freinent tout ce qui pourrait s’y développer.

Une seule vraie règle : une cuillère propre et sèche à chaque fois. Chaque apport d’eau ou de miettes raccourcit la durée de vie de façon nette.

Le petit sachet posé sur la pâte n’est pas un oubli d’emballage, c’est un absorbeur d’oxygène. Laisse-le en place, il continue de travailler dans le pot entamé.

La surface fonce avec le temps, jusqu’à devenir presque brune. C’est de l’oxydation, pas une altération, et ça se remélange. En revanche, la moindre moisissure duveteuse et le pot part à la poubelle.

Par quoi le remplacer, honnêtement

Il n’y a pas de vrai substitut, et les listes qui proposent du sriracha se trompent de produit. Le sriracha est une sauce de piment au vinaigre et à l’ail, sans soja fermenté ni riz.

Le plus proche tient en trois éléments : une cuillère de miso, une demi-cuillère de gochugaru ou de piment doux fumé, et une pointe de miel. Tu retrouves le fermenté, le piquant et le sucré, pas la texture.

La même logique vaut à l’envers. Le gochujang ne remplace pas la sauce hoisin dans un canard laqué : les deux sont des pâtes de soja fermenté sucrées, mais l’une pique et l’autre pas du tout.

Prends un pot au riz gluant, garde-le au frais, et souviens-toi qu’il se détend avant de servir. Le reste est une affaire de dosage.

Questions fréquentes

?Par quoi remplacer le gochujang ?

Aucun produit ne le remplace vraiment, parce que la fermentation du soja ne s’imite pas. Le plus proche est une cuillère de miso mélangée à une demi-cuillère de gochugaru et à une pointe de miel. Le sriracha, souvent proposé, est une mauvaise piste : c’est une sauce au vinaigre et à l’ail, sans soja ni riz.

?Le gochujang est-il très piquant ?

Moins qu’il n’en a l’air. Le sucre et le sel dominent, le fermenté vient ensuite, et le piquant arrive en troisième. Les pots coréens portent d’ailleurs une note chiffrée, le GHU : en dessous de 30 c’est doux, au-delà de 100 c’est extrême, et la plupart des pots exportés en Europe restent sous 45.

?Le gochujang contient-il du gluten ?

Presque toujours, oui. La recette traditionnelle utilise du malt d’orge pour sucrer le riz, et beaucoup de versions industrielles ajoutent de la farine de blé. Les gammes standard de Chung Jung One, CJ Haechandle et Sempio en contiennent. Des versions étiquetées gluten free existent, au sirop de riz, mais elles se cherchent pot par pot.

?Combien de temps se conserve le gochujang après ouverture ?

Au réfrigérateur, un an sans difficulté, souvent davantage. Le sucre et le sel très présents freinent le développement microbien. La seule règle qui compte est d’utiliser une cuillère propre et sèche, et de laisser en place le petit sachet absorbeur d’oxygène posé sur la pâte.

?Quelle différence entre gochujang et gochugaru ?

Le gochugaru est du piment coréen séché en flocons, un ingrédient sec et simple. Le gochujang est une pâte fermentée qui contient du gochugaru, mais aussi du riz gluant, du soja fermenté et du sel. Les deux ne se remplacent pas : dans un tteokbokki, les cuisiniers coréens utilisent les deux ensemble.

?Où acheter du gochujang en France ?

Dans les épiceries coréennes et la plupart des supermarchés asiatiques, et de plus en plus au rayon monde des grandes surfaces. Les marques à chercher sont Sunchang de Chung Jung One, Haechandle de CJ et Sempio. Évite les flacons souples étiquetés gochujang sauce, qui sont des sauces diluées et déjà assaisonnées.

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