Nam jim jaew : la sauce des grillades de l’Isan, recette et ratio

Pressia
Par Pressia
Photo : Takeaway, CC BY-SA 3.0

Tu commandes un kai yang dans une gargote de Khon Kaen ou de Bangkok, avec un panier de riz gluant. À côté du poulet arrive un petit bol de sauce brune, piquée de piment et de grains grillés. C’est le nam jim jaew, et sans lui le repas n’est pas complet.

Cette fiche te donne le ratio d’un chef de Bangkok distingué par le guide MICHELIN, la façon de faire le riz grillé qui change tout, et ce qui manque à la version qu’on croise en France.

Une sauce de l’Isan, donc une sauce lao

Nam jim veut dire sauce à tremper en thaï, et jaew désigne une famille de condiments pimentés du nord-est. En transcription officielle, on écrit aussi nam chim chaeo. C’est la même sauce, seule la façon de passer du thaï à l’alphabet latin change.

L’Isan, ce grand plateau du nord-est, est culturellement lao. On y compte environ six fois plus de Lao ethniques qu’au Laos lui-même. Le jaew, le riz gluant, le larb et le som tam viennent de cette cuisine commune aux deux rives du Mékong.

De l’autre côté du fleuve, à Vientiane, tu retrouves le même principe sous le nom de jeow, avec une version au tamarin appelée jeow mak kham. Thaïlandais et Lao s’en disent chacun héritiers, et les deux ont raison : la frontière est plus récente que la recette.

Une anthropologue, Penny Van Esterik, raconte que dans les années 1950 et 1960, le riz gluant, le poulet grillé et le som tam ne se trouvaient à Bangkok qu’autour des stades de boxe. Les boxeurs venus du nord-est et leurs supporters y mangeaient avant et après les combats.

Si tu vas voir un combat de muay thai à Bangkok, les stands de grillades autour des stades perpétuent cette habitude. Aujourd’hui le trio kai yang, som tam et riz gluant se mange partout dans le pays, et le jaew avec.

Ce qu’il y a dedans

La base tient en quatre saveurs : l’acide du tamarin et du citron vert, le salé du nam pla, le piquant du piment séché grillé, et une pointe de sucre de palme. Le khao khua, du riz gluant grillé puis moulu, ajoute un goût de noisette et un léger croquant.

Le piment n’est pas frais comme dans le nam pla prik, l’autre sauce de table thaïlandaise. Ici il est séché, grillé à sec puis réduit en flocons. C’est ce qui donne au jaew sa couleur brique et son goût fumé, qui répond à la fumée du charbon.

La recette : le ratio de Phed Phed Bistro

Le chef Nattaphong Saehu tient Phed Phed Bistro, une table de cuisine de l’Isan à Bangkok distinguée d’un Bib Gourmand par le guide MICHELIN en 2024. Sa recette repose sur deux mesures de nam pla, une de tamarin, une de citron vert et une demi-mesure de sucre.

Pailin Chongchitnant, autrice thaïlandaise de livres de cuisine, propose une version légère presque identique : deux de nam pla, une de tamarin, une et demie de citron vert, un peu de sucre. Le ratio se confirme donc d’une source à l’autre.

À retenir : 2 nam pla, 1 tamarin, 1 citron vert, ½ sucre. Le reste, piment, échalote, herbes et riz grillé, se dose selon ton goût et la viande que tu sers.

La recette

Nam jim jaew maison

Pour3 à 4 personnes, environ 8 cuillères à soupePreparation10 minCuisson5 min

Ingredients

  • 2 cuillères à soupe de sauce de poisson, nam pla (30 ml)
  • 1 cuillère à soupe de pâte de tamarin (15 ml)
  • 1 cuillère à soupe de jus de citron vert frais (15 ml)
  • ½ cuillère à soupe de sucre de palme ou de sucre roux (7 g)
  • 1 à 3 cuillères à café de flocons de piment séché grillé, selon le goût
  • 1 cuillère à soupe de riz gluant cru, pour le khao khua
  • 2 cuillères à soupe d’échalote finement ciselée
  • 2 cuillères à soupe d’herbes hachées : coriandre, ciboule, menthe

Preparation

  1. Griller le riz. Fais griller le riz gluant à sec dans une petite poêle, en remuant sans arrêt, jusqu’à ce qu’il soit brun doré et sente le pop-corn.
  2. Moudre. Verse le riz hors de la poêle pour stopper la cuisson, laisse tiédir, puis mouds-le grossièrement au mortier ou au moulin à café.
  3. Dissoudre. Mélange le tamarin, le jus de citron vert et le sucre, et remue jusqu’à ce que le sucre soit presque fondu.
  4. Assaisonner. Ajoute le piment, goûte, puis verse le nam pla petit à petit en goûtant entre chaque ajout.
  5. Finir. Au moment de servir, incorpore l’échalote, les herbes et une cuillère de riz grillé.

Le chef insiste sur un point : on n’ajoute pas tout d’un coup. On règle d’abord l’acidité, puis le piquant, et le sel en dernier, en goûtant à chaque fois. Le nam pla se rattrape mal une fois versé en trop.

Deux écarts entre les sources, et comment j’ai tranché

Premier écart, l’équilibre. La version de tous les jours de Pailin Chongchitnant inverse les proportions : deux de tamarin pour une de nam pla. Elle est nettement plus acide et plus sucrée, ce qui n’est pas une erreur mais un autre usage.

Le chef de Phed Phed donne d’ailleurs la clé : face à une viande grillée déjà bien salée, il pousse l’acidité. Avec une friture, il insiste plutôt sur le citron et le piment. Je te donne la version salée en base, et tu montes le tamarin si ton porc est mariné.

Second écart, le riz grillé. La recette du chef n’en contient pas, alors que la plupart des descriptions en font l’ingrédient qui distingue le jaew des autres sauces. Je l’ai gardé, parce que c’est ce goût de noisette qu’on retrouve dans les gargotes du nord-est.

Un poulet grillé découpé servi avec deux bols de sauce, l'une brune et piquante, l'autre rouge et sucrée
Le kai yang arrive presque toujours avec deux sauces : le nam jim jaew brun, et la sauce piment sucrée qu’on connaît en France. Photo : Takeaway, CC BY-SA 3.0

Le khao khua, l’étape qu’on ne saute pas

On grille du riz gluant cru, à sec, dans une poêle sans matière grasse, en remuant sans arrêt jusqu’à une couleur brun doré et une odeur de pop-corn. Puis on le moud grossièrement au mortier ou au moulin à café.

Le riz gluant est la version d’origine. Le riz jasmin fonctionne, avec un goût un peu moins rond. Fais-en davantage que nécessaire : il se garde plusieurs semaines dans un bocal sec et sert aussi pour le larb.

Ajoute-le au dernier moment, avec les herbes. Laissé dans la sauce, il gonfle, ramollit et perd son croquant en quelques heures.

Une poudre de riz grillé brun doré, grossièrement moulue, dans un récipient
Le khao khua, du riz gluant grillé à sec puis moulu, donne au jaew son goût de noisette et sa texture. Photo : Isan1985, CC0

Avec quoi on le mange sur place

Le kai yang, poulet mariné grillé au charbon, et le moo yang, porc grillé, sont ses partenaires naturels. À Khon Kaen, le guide MICHELIN signale Kai Yang Wanna, qui grille ses poulets ouverts en crapaudine depuis 1973.

On le retrouve aussi avec le suea rong hai, le tigre qui pleure, une pièce de bœuf grillée servie saignante. Et on y trempe une boule de riz gluant pétrie entre les doigts, ce qui est souvent la meilleure façon de finir le bol.

Ce que la version française oublie

Dans beaucoup de restaurants thaïlandais en France, la viande grillée arrive avec une sauce piment sucrée, rouge et sirupeuse. C’est le nam jim kai, une autre sauce, que les Thaïlandais servent aussi avec le poulet mais qui n’a ni le tamarin ni le riz grillé.

Quand le jaew est proposé, il manque souvent le khao khua, ou le piment frais remplace le piment séché grillé. La sauce devient alors une vinaigrette pimentée, sans le goût fumé qui fait son intérêt avec une grillade.

Pour le tamarin, les épiceries asiatiques vendent des blocs de pulpe pressée. Fais tremper un morceau dans un peu d’eau chaude, écrase-le, filtre : tu obtiens une pâte bien plus vive que les concentrés en pot. C’est le même ingrédient que dans la sauce tamarin du pad thaï.

Conservation et erreurs qui ratent la sauce

Le mélange liquide, nam pla, tamarin, citron, sucre et piment, se garde quelques jours au réfrigérateur dans un bocal fermé. Les herbes, l’échalote fraîche et le riz grillé s’ajoutent au moment de servir.

Première erreur, le riz pas assez grillé. Un riz resté blanc n’apporte que du croquant, sans goût. Il doit être franchement doré, presque brun.

Deuxième erreur, le piment en poudre du commerce. Il pique sans parfum. Grille quelques piments séchés entiers à sec deux ou trois minutes, puis concasse-les : la différence se sent dès la première bouchée.

Le jaew se juge avec la viande, pas à la cuillère. Trempe un morceau de poulet, goûte, corrige. C’est exactement ce que font les cuisiniers de l’Isan.

Questions fréquentes

?Quelle est la différence entre nam jim jaew et nam pla prik ?

Le nam pla prik mélange nam pla, piment frais et citron vert, et se pose sur la table pour le riz et les œufs. Le nam jim jaew ajoute du tamarin, du piment séché grillé et du riz gluant torréfié : il est plus épais, plus fumé, et pensé pour les grillades.

?Par quoi remplacer le khao khua ?

Par rien d’aussi juste, mais il se fait en cinq minutes avec n’importe quel riz cru grillé à sec puis moulu. Le riz gluant donne le goût d’origine, le riz jasmin s’en approche. Certains cuisiniers s’en passent, comme le chef de Phed Phed Bistro, la sauce reste alors plus liquide.

?Comment on dit nam jim jaew en thaï ?

On l’écrit น้ำจิ้มแจ่ว en thaï, et nam chim chaeo en transcription officielle. Dans un restaurant, demander simplement « jaew » suffit, surtout si tu commandes du kai yang ou du moo yang.

?Le nam jim jaew est-il très piquant ?

Il pique franchement dans le nord-est, mais tu choisis la dose de piment. Les recettes de référence vont d’une cuillère à café à une cuillère à soupe de flocons pour deux cuillères de nam pla. Commence bas et monte en goûtant.

?Combien de temps se conserve le nam jim jaew ?

La base liquide, sans herbes ni riz grillé, se garde quelques jours au réfrigérateur dans un bocal fermé. Ajoute les herbes fraîches et le khao khua au dernier moment, sinon le riz ramollit et les herbes noircissent.

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